Une fois n’est pas coutume, commençons par une anecdote personnelle.
Lorsque j’étais jeune, beau, et surtout étudiant en master à Sciences Po, il existait une association étudiante qui s’appelait « L’Intersection ». Sa description proclamait fermement la lutte contre toutes les formes de discrimination, dont elle dressait la liste : racisme, sexisme, ou encore validisme. Un jour où je débattais avec l’un de ses membres sur Facebook, je fis remarquer, non sans une volonté pas particulièrement noble de marquer des points à peu de frais, que malgré ses professions de foi, L’Intersection n’avait jamais organisé le moindre événement sur la question du handicap, et que plusieurs de ses événements se tenaient dans des lieux rigoureusement inaccessibles en fauteuil roulant. Mon interlocuteur reconnut que j’avais raison. Quelques jours plus tard, nous eûmes droit à une décision forte : L’Intersection supprima la mention du validisme de sa description. On ne pouvait certes plus leur reprocher de manquer de cohérence, et il faut même saluer l’invention, ce jour-là, d’une méthode militante inédite : quand les pratiques ne parviennent pas à monter jusqu’aux principes, on peut toujours faire descendre les principes jusqu’aux pratiques.
L’anecdote a plus de dix ans, et je la raconterais avec davantage de gêne si le temps s’était chargé de la démentir. Il ne s’en est pas chargé. L’été dernier, au festival Les Résistantes, ce grand rendez-vous des luttes locales et globales où convergent pendant quatre jours paysans, écologistes, féministes, syndicalistes et antiracistes, il fallait de bons yeux pour trouver le validisme dans le programme : un atelier, niché quelque part entre des centaines de propositions. Je ne dis pas cela pour accabler les organisateurs, qui font mieux que la moyenne ; le festival avait une politique d’accessibilité, un pôle soin, une adresse de contact dédiée. C’est précisément le problème : un atelier sur des centaines et une adresse mail, c’est mieux que la moyenne. Dans les grandes manifestations sociales de ces dernières années, des cortèges antivalidistes ont existé, pendant le mouvement des retraites par exemple, mais ils se comptaient sur les doigts d’une main et tenaient du commando plus que du cortège ; Reporterre a raconté ce que coûte le simple fait d’y participer. Entre six et douze millions de personnes handicapées en France selon la définition retenue, et la gauche a l’air de découvrir le sujet à chaque fois qu’on le lui rappelle, avec l’expression polie de quelqu’un à qui l’on présente un cousin éloigné pour la troisième fois.
Alors, comme beaucoup de militants antivalidistes, je m’interroge sur cette absence. Je voudrais proposer ici quelques pistes pour la comprendre. Je préviens : je n’ai pas de théorie générale. Ni même de solution clef en main. J’ai des hypothèses, dont certaines se contredisent légèrement entre elles (ce qui est en général bon signe).
L’explication paresseuse
La tentation, quand on est concerné, est d’expliquer cette indifférence par une hiérarchie consciente : la gauche aurait classé les luttes comme on classe les dossiers, et le nôtre serait rangé tout en bas, quelque part entre « à traiter un jour » et « perdu à jamais ». Je n’y crois pas tout à fait. Les militants et militantes que je croise ne pensent pas que le validisme est une oppression secondaire ; ils n’y pensent pas, ce qui est différent, et à certains égards pire. Personne n’a décidé d’oublier les personnes handicapées. C’est un oubli qui fonctionne tout seul, sans coupable à convoquer, et c’est bien pour cela qu’il faut le démonter pièce par pièce. Alors pourquoi sommes nous si souvent les grands oubliés ?
On ne peut pas occuper l’usine quand on ne peut pas y entrer
La première pièce est si simple qu’on ose à peine l’écrire : le validisme exclut ses victimes des lieux mêmes où elles pourraient le dénoncer. Peu de luttes ont eu à ce point l’obstacle pour objet. Les femmes, elles, étaient dans les usines, les universités, les partis ; il leur restait à y prendre la parole, ce qui n’était pas rien, mais elles étaient là. Les personnes handicapées sont retenues à la porte, au sens le plus littéral. Le local syndical est au premier étage sans ascenseur. L’AG dure quatre heures, debout, dans le bruit. La manifestation avance au pas de charge et se termine parfois en course, ce qui, quand on ne court pas, transforme l’exercice du droit de manifester en sport à risque. Le militantisme est une activité physique qui s’ignore, avec ses épreuves de fond, son oral et sa nocturne.
Il en résulte une situation d’une élégance diabolique : l’oppression s’auto-invisibilise. Il faudrait de l’accessibilité pour aller réclamer l’accessibilité. Les autres mouvements ont commencé leur lutte avec ce que celle-ci devait leur donner ; nous devons gagner d’abord ce qui leur servait de point de départ. Et comme les absents n’écrivent pas les ordres du jour, chaque génération militante redécouvre, sincèrement surprise, qu’il manque quelqu’un autour de la table.
Un « nous » introuvable
Il est ensuite très difficile de faire un peuple avec le handicap. La catégorie regroupe des paralysés, des sourds, des aveugles, des douloureux chroniques, des autistes, des psychiatrisés : des gens dont les besoins non seulement diffèrent mais parfois se contredisent, l’aménagement rêvé de l’un étant le cauchemar sensoriel de l’autre. Ajoutez que l’identité ne se transmet pas. Un enfant handicapé naît presque toujours de parents valides, sans quartier, sans langue, sans grand-mère pour lui raconter les luttes d’avant.
Et puis la plupart d’entre nous deviennent handicapés en cours de route, après avoir été socialisés en valides, c’est-à-dire, souvent, en validistes. On ne rejoint pas un mouvement de libération le lendemain de son diagnostic ; on passe d’abord des années à espérer redevenir « normal », ce qu’on ne reprochera à personne, mais qui ne remplit pas les rangs de la lutte. Le modèle médical nous apprend à nous vivre comme des dossiers individuels, et la charité s’occupe du reste. Difficile de constituer un sujet politique avec des gens à qui l’on répète depuis l’enfance qu’ils sont des cas particuliers à guérir.
L’oppression la plus polie du monde
Il faut compter aussi avec ceci : le validisme avance masqué en bienveillance, et la gauche ne sait pas se battre contre la gentillesse. Le racisme a ses violences filmées, le sexisme son décompte macabre ; nos oppresseurs à nous organisent des téléthons. L’enfermement s’appelle « établissement adapté », le sous-salariat en ESAT s’appelle « travail protégé », la relégation s’appelle « prise en charge ». Tout cela est géré par des gens dévoués, souvent épuisés, sincèrement convaincus de bien faire, et qui parlent en notre nom depuis un siècle avec l’assurance tranquille de ceux qu’on n’a jamais contredits, pour la bonne raison qu’on n’a jamais invité les intéressés à la réunion. C’est contre ce porte-parolat confisqué que les militants antivalidistes ont repris le vieux mot d’ordre du mouvement international des personnes handicapées : « rien sur nous sans nous ». Il est facile de mobiliser l’indignation contre un patron voyou. Contre une aide-soignante débordée et un directeur d’établissement humaniste, c’est une autre affaire. La violence existe pourtant, massive ; mais elle est administrative, diffuse, euphémisée. Elle ne fait pas de bonnes photos.
« Debout ! les damnés de la terre »
Vient alors l’hypothèse qui fâche davantage : le validisme ne loge pas seulement dans les angles morts de la gauche, il loge dans ses fondations. La gauche s’est construite sur le travail et sur un corps, le prolétaire debout, fort, endurant, qui fait grève et monte à la tribune. Son arme historique est le retrait de la force de travail ; encore faut-il qu’on ait bien voulu de la vôtre. Sa valeur cardinale est l’autonomie ; c’est aussi celle du libéralisme, mais chuuut. Son langage même est une leçon d’éducation physique : on se lève, on se tient debout, on marche (pour le climat, pour les fiertés, contre le racisme), on fait entendre sa voix, on dénonce l’aveuglement du pouvoir et la surdité du gouvernement. L’Internationale commence par « debout », et l’une des principales forces de la gauche française s’est baptisée « insoumise » après avoir failli, je suppose, s’appeler « la France debout » (le créneau était pris me dit-on dans l’oreillette). Je ne dis pas que le vocabulaire fabrique l’aveuglement, je dis qu’il le raconte. Un mouvement dont tant de métaphores de l’émancipation désignent des capacités physiques et s’est construit sur l’autonomie et la capacité de production ne verra pas spontanément ceux qui en sont privés.
Un avenir croisé dans la rue
Reste une piste plus intime. Le handicap est, avec la vieillesse qui en est l’antichambre, la condition opprimée à laquelle chacun peut adhérer demain matin sans avoir rien demandé ; et l’on remarquera que l’âgisme n’encombre pas davantage les ordres du jour. On m’objectera la pauvreté, qui peut fondre sur chacun aussi. Mais devenir pauvre passe pour une injustice, donc pour une affaire politique ; devenir handicapé passe pour un malheur, donc pour une affaire médicale. Le malheur ne se syndique pas. On pourrait croire que cette universalité fabrique de la solidarité ; elle fabrique surtout de la fuite. L’allié potentiel du féminisme ne craint pas de se réveiller femme. Le valide qui croise un fauteuil roulant regarde, lui, une version possible de son avenir, et l’être humain n’aime pas beaucoup son avenir quand il le croise dans la rue. La pitié est la solution que la psyché a trouvée à ce problème : elle permet de donner sans regarder, de compatir sans s’identifier, de maintenir à distance ce « eux » dont on sent obscurément qu’il nous attend. Nous ne sommes pas une minorité comme les autres ; nous sommes un memento mori avec une carte d’invalidité, et personne n’a envie d’inviter un memento mori à sa réunion de rentrée.
Les méchants ont existé
Je voudrais tordre le cou, avant de finir, à l’idée que ce retard serait une fatalité française, une affaire de mentalités qu’il suffirait d’attendre. L’histoire dit parfois autre chose. Au début des années 1970, en même temps que le MLF, des militants handicapés d’extrême gauche fondaient le Comité de lutte des handicapés et publiaient un journal au titre éloquent : Handicapés méchants. Ils perturbaient les quêtes organisées « en leur nom », dénonçaient les institutions, refusaient le porte-parolat des grandes associations. Cette histoire, presque personne ne la connaît. Il a fallu attendre 2017 pour qu’un article de la revue Genèses, « Des paralysés étudiants aux handicapés méchants », lui rende la dignité d’un objet d’histoire. Le mouvement s’est éteint au tournant des années 1980, de divisions, d’épuisement (mot qui, pour des corps handicapés, n’est pas une image), puis de cette arrivée de la gauche au pouvoir qui a démobilisé tout le monde. La différence avec le féminisme n’est pas que notre mouvement n’a pas existé ; c’est qu’il a perdu, et qu’on a effacé jusqu’à son souvenir. Élisabeth Auerbacher, cofondatrice du Comité et auteure de Babette, handicapée méchante, est morte en juin 2025 dans une indifférence à peu près générale.
Et nous recommençons, du reste. Une nouvelle génération de collectifs antivalidistes a réinstallé le mot « validisme » dans le paysage en une décennie, et contribué, au sein d’un attelage qui comprenait d’ailleurs les grandes associations qu’on vient d’égratigner, à arracher la déconjugalisation de l’AAH. Le débat sur l’aide à mourir a ensuite tenter de produire ce que dix ans de pédagogie patiente n’avaient pas obtenu : un front unitaire antivalidiste, et l’ambition pour chaque organisation de gauche de se positionner enfin. Que ce baptême ait eu lieu contre une loi portée par une partie de la gauche est une ironie dont l’histoire des mouvements sociaux est coutumière : le féminisme aussi s’est construit contre le sexisme de ses camarades de lutte. On reconnaît les siens à ce qu’ils vous déçoivent en famille.
Plaidoyer contre moi-même
Je me méfie des réquisitoires, y compris du mien. Une partie des blocages que j’ai décrits ne relève pas de la lâcheté mais de vraies difficultés : l’hétérogénéité de nos besoins, le coût réel de l’accessibilité, des dilemmes, sur la fin de vie ou sur l’institution, qui divisent jusqu’aux personnes concernées, ce que le discours militant préfère parfois taire. Et je ne me fais pas d’illusions sur la pureté de mes propres commencements : cette cause, je l’ai en partie rencontrée en cherchant à gagner un débat sur Facebook, ce qui n’est pas exactement l’appel du 18 juin.
Mais enfin. La gauche répète depuis deux siècles qu’elle est le camp de ceux qu’on ne veut pas voir. Or voici une oppression qui touche des millions de personnes et met à nu, comme peu d’autres, le tri des corps selon leur rendement. Ce tri ne s’arrête pas à nous. Il attend le salarié usé, l’inapte, le vieux, celui dont l’arrêt maladie s’éternise. Nous en sommes seulement le cas limite, celui où la logique se voit à l’œil nu.
Cela ne se joue pas dans les déclarations d’intention. Cela se joue sur des sujets qui fâchent, où il faudra choisir : le travail en ESAT, la fin de l’institution, l’école. Nous ne demandons pas qu’on nous fasse une place ; nous constatons qu’il en manque une, et que le siège vide se voit désormais.
Le proverbe dit que les absents ont toujours tort. Il ne dit jamais qui les a rendus absents.
Laisser un commentaire