Note sur le statut épistémique de ce texte : cet article mêle réflexions personnelles et références à des travaux en épistémologie et en sciences sociales. Il ne prétend pas à l’exhaustivité sur un sujet qui alimente les débats depuis plus d’un siècle. J’estime toutefois que ces réflexions méritent d’être partagées, ne serait-ce que parce qu’elles concernent directement mon quotidien de chercheur.


Depuis le début de ma thèse, j’ai publié en tant qu’auteur ou coauteur plusieurs articles scientifiques dans des revues à comité de lecture, portant sur les limites environnementales et économiques de l’élevage d’insectes. Les résultats nuançaient sérieusement les promesses du secteur. La réponse de l’IPIFF, le lobby européen de l’industrie de l’élevage d’insectes, ne s’est pas fait attendre. Plutôt que de discuter nos données ou notre méthodologie, ils ont choisi de nous qualifier, mes coauteurs et moi, de « chercheurs militants ». Ils sont même allés jusqu’à prétendre, sans la moindre preuve, que nous étions financés par le « lobby du végétal ». Le tout sans jamais formuler une seule critique sur le fond de nos articles.

Ce type de réaction n’est pas réservé à mon domaine. Quiconque fait de la recherche sur un sujet qui fait l’objet de discussions publiques s’y heurte tôt ou tard. Les sociologues qui travaillent sur les discriminations sont régulièrement accusés de militantisme « woke ». Les climatologues se font traiter de militants alarmistes, etc.

Quand bien même ces accusations servent souvent à disqualifier des chercheurs pour des raisons politiques, sans avoir à se confronter au contenu de leurs travaux, faisons ici l’effort de prendre la question au sérieux : un chercheur qui milite peut-il prétendre à la rigueur scientifique ? Ses engagements compromettent-ils nécessairement la qualité de ses travaux ?

Je voudrais défendre ici l’idée que cette suspicion repose sur un présupposé historiquement contestable, épistémologiquement naïf, et en pratique contre-productif. Que les valeurs du chercheur ne sont pas un obstacle à la connaissance mais l’une de ses conditions. Et que le vrai danger n’est pas d’avoir des convictions, mais de prétendre ne pas en avoir.

« Neutralité axiologique » : ce que Weber a vraiment dit

On invoque souvent la nécessité de la « neutralité » du chercheur comme s’il s’agissait d’un principe fondateur de la démarche scientifique. Cette idée est généralement rattachée au sociologue Max Weber et à son concept de « neutralité axiologique ». Or, à y regarder de plus près, ce concept repose en grande partie sur une mauvaise lecture de Weber.

Le terme allemand Wertfreiheit, que Weber emploie dans sa conférence de 1917 La science, profession et vocation, a été traduit en français par « neutralité axiologique » dans les années 1960. Mais cette traduction est contestée. La germaniste et sociologue Isabelle Kalinowski, qui a retraduit les conférences de Weber, propose « non-imposition des valeurs ». La différence est substantielle : Weber ne demande pas au savant de se débarrasser de ses convictions. Il lui demande de ne pas en abuser dans l’exercice de ses fonctions, en particulier dans l’enseignement, où les étudiants ne sont pas en position de contester leur professeur.

Ce que Weber distingue en réalité, ce sont deux choses que la tradition française a eu tendance à confondre. D’un côté, le Wertbeziehung, le « rapport aux valeurs » : le fait que les convictions du chercheur orientent le choix de ses objets d’étude. Et de facto, de nombreux chercheurs ont choisi leur objet d’étude en fonction de ce qui les préoccupe. L’épidémiologiste veut améliorer la santé publique. Le climatologue n’est pas indifférent au sort de la planète. Pour Weber, ce rapport est inévitable et légitime. De l’autre, le Werturteil, le « jugement de valeur » : le fait de laisser ses convictions déformer l’établissement des faits. C’est cela, et cela seulement, que Weber proscrit. Comme le note Roland Pfefferkorn, une neutralité axiologique absolue n’est « pas défendable. Aucun des défenseurs de la neutralité axiologique ne considère que l’on puisse être neutre à 100 %. Même Max Weber lui-même ».

Weber, d’ailleurs, n’était pas le dernier des militants. Comme le rappelle Isabelle Kalinowski : « loin de prôner une quelconque neutralité politique du savant, Max Weber (1864-1920) songea toute sa vie à délaisser sa carrière scientifique pour briguer des positions de responsabilité publique ; il fut l’un des universitaires allemands les plus prompts à exposer ses vues politiques dans la presse (avec une moyenne de six interventions par an entre 1915 et 1920) ; enfin, il participa à la fondation d’un parti, le D.D.P. (Deutsche demokratische Partei, Parti démocratique allemand en français), en novembre 1918, et à la genèse de la constitution de la République de Weimar. La propension de Weber à l’engagement n’était pas davantage mise entre parenthèses dans le domaine de la science, où il dénonçait l’attrait pour les « voies moyennes » et les compromis de la pensée : « Le „juste milieu“ n’est pas le moins du monde une vérité plus scientifique que les idéaux les plus extrêmes des partis de droite ou de gauche », notait-il ainsi en 1904. À la question de savoir s’il était envisageable de recruter un anarchiste sur une chaire universitaire de droit, il répondait : « Il n’y a pas de doute qu’un anarchiste peut être un bon connaisseur du droit. Et s’il l’est, le point d’Archimède, pour ainsi dire, où il se trouve placé en vertu de sa conviction objective […] et situé en dehors des conventions et des présuppositions qui nous paraissent aller de soi, peut lui donner l’occasion de découvrir dans les intuitions fondamentales de la théorie courante du droit une problématique qui échappe à tous ceux pour lesquels elles sont par trop évidentes. En effet, le doute le plus radical est le père de la connaissance » ».

Le biais qu’on ne voit pas

Une fois cette première confusion levée, il me semble que la question de la neutralité devient plus intéressante quand on se demande à qui on la demande, et à qui on ne la demande pas.

On demande au chercheur engagé, ou qu’on suspecte de l’être, de justifier son objectivité. Mais on ne pose presque jamais la même question au chercheur dont les présupposés coïncident avec la norme sociale dominante. Un chercheur qui travaille sur les systèmes alimentaires et qui mange de la viande n’est presque jamais sommé d’expliquer en quoi ses habitudes pourraient influencer ses travaux. À l’inverse, les chercheurs véganes ou végétariens sont régulièrement attaqués sur ce terrain. Les scientifiques de la commission EAT-Lancet, qui recommandaient une réduction de la consommation de viande, ont vu leur régime alimentaire scruté et utilisé comme argument contre leurs travaux, certains rapportant des conséquences sur leur carrière et leur santé mentale.

Les présupposés du chercheur dont la position coïncide avec la norme sont invisibles, non pas parce qu’ils n’existent pas, mais parce qu’ils se fondent dans ce que la majorité considère comme allant de soi. C’est une asymétrie systémique bien documentée en philosophie des sciences : la position dominante se perçoit comme universelle, tandis que les positions marginales sont perçues comme « situées » et donc suspectes. Autrement dit, on traite comme « neutre » la position qui reproduit l’ordre existant, et comme « militante » celle qui le questionne. Le sociologue Lilian Mathieu a montré comment, dans le contexte français des années 1960-1970, invoquer la « neutralité axiologique » de Weber (mal traduite, on l’a vu) permettait de délégitimer les travaux de chercheurs marxistes au nom de la « vraie science ». La mécanique est la même aujourd’hui.

Paradoxalement, on semble parfois plus méfiant envers un chercheur qui affiche des convictions qu’envers un chercheur qui a des conflits d’intérêts financiers. Or les données empiriques suggèrent que c’est peut-être le second cas qui devrait nous préoccuper en priorité. Une revue systématique publiée en 2025 dans l’American Journal of Clinical Nutrition a examiné 44 essais cliniques portant sur la viande rouge et le risque cardiovasculaire. Parmi les études indépendantes de l’industrie, 74 % trouvaient un effet défavorable de la viande rouge. Parmi les études liées à l’industrie : 0 %. Comme le note la nutritionniste Marion Nestle : les biais idéologiques d’un chercheur peuvent tirer ses résultats dans n’importe quelle direction, mais les biais liés au financement les tirent invariablement dans le même sens, celui des intérêts commerciaux du financeur.

Dire d’où l’on parle

Si la neutralité absolue est une fiction, et si un problème est l’invisibilité des biais plutôt que leur existence, alors la réponse n’est pas d’exiger des chercheurs qu’ils n’aient aucune conviction. En réalité, peut-être serait-il même plus judicieux de leur demander de les rendre visibles.

C’est une piste que l’on retrouve en philosophie des sciences sous le nom d’« objectivité forte » (strong objectivity), un concept développé par Sandra Harding. L’idée est la suivante : toute production de connaissance est socialement située. Le chercheur observe le monde depuis une position sociale, culturelle, économique qui influence ce qu’il perçoit et ce qu’il ignore. Prétendre observer depuis un « point de vue neutre » ne supprime pas ces influences ; cela les rend simplement indétectables. L’objectivité forte consiste au contraire à exiger du chercheur qu’il explicite sa position, ses engagements, ses intérêts, de sorte que ses lecteurs puissent contextualiser ses travaux et évaluer ses conclusions en connaissance de cause.

On peut discuter certains prolongements de cette approche, et les critiques ne manquent pas, notamment sur le risque de relativisme. Mais l’intuition centrale me paraît difficile à contester : un chercheur qui déclare ses engagements offre à son lecteur un outil d’évaluation supplémentaire. Un chercheur qui prétend ne pas en avoir le prive de cet outil, tout en étant tout aussi situé.

Conclusion

Au lieu de demander « un chercheur engagé peut-il être objectif ? », on pourrait demander : « pourquoi craignons-nous davantage le chercheur qui affiche ses valeurs que celui qui les dissimule ? »

L’accusation de « militantisme » adressée à un chercheur est rarement accompagnée d’une critique méthodologique précise. On ne reproche généralement pas un protocole de recherche défaillant, un traitement de données biaisé ou un raisonnement fallacieux. On reproche une identité, une conviction, un engagement. L’accusation fonctionne comme un raccourci qui dispense de discuter le fond.

Mon directeur de thèse, Romain Espinosa (économiste, auteur de Comment sauver les animaux ?, et accessoirement mon guide spirituel, ma boussole morale et mon conseiller d’orientation existentielle, ce qui fait beaucoup de responsabilités pour un seul homme), a vécu une situation que je trouve intéressante d’évoquer. Lors d’une de ses interventions radio pour présenter Comment sauver les animaux ?, le présentateur lui a demandé s’il était végétarien. Romain a refusé de répondre. Non par pudeur, mais en arguant que la question ne laissait aucune porte de sortie : s’il répondait oui, on l’accuserait d’être militant et donc biaisé ; s’il répondait non, on l’accuserait d’être hypocrite. Dans les deux cas, la conversation se serait déplacée de ses travaux vers sa personne.

Je respecte le choix de Romain, qui me semble une excellente manière de recentrer la conversation sur le propos de son livre. Personnellement, j’ai fait un choix différent : celui de la transparence. Je ne cache pas mes engagements. Je travaille sur les protéines alternatives, je suis préoccupé par les causes animales et environnementales, et je pense que ces préoccupations ont orienté le choix de mon objet de recherche, comme les préoccupations de n’importe quel chercheur orientent les siennes. Ce que ces préoccupations ne font pas, c’est dicter mes résultats. Mes travaux sont publiés, accessibles, soumis à la critique de mes pairs. Quiconque y trouve des failles méthodologiques est bienvenu pour les signaler. C’est le jeu de la science.

Ce qui compromettrait mon travail, ce ne sont pas mes convictions. Ce serait une méthodologie fragile, un échantillon choisi pour confirmer une hypothèse plutôt que pour la tester, du cherry-picking dans la littérature, du p-hacking pour obtenir des résultats significatifs, ou le refus de publier des résultats négatifs parce qu’ils ne vont pas dans le bon sens. Je ne prétends pas être immunisé contre mes propres biais. Personne ne l’est. Mais je préfère être un chercheur qui sait qu’il doit se surveiller qu’un chercheur qui se croit neutre et ne pense ne pas en avoir besoin.

Tom Bry-Chevalier

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